Archive pour octobre 2005

L’information, un bien à se réapproprier

Lundi 31 octobre 2005

Quelques exemplaires du journal que vous tenez entre les mains auront été vendus à la criée en ce dernier jour d’octobre. Un pied de nez, bien sûr, à cette journée «historique» qui voit la Suisse romande envahie par Le Matin Bleu, ce premier gratuit tant attendu. Mais un appel au secours, surtout.

Non que Le Courrier n’ait quoi que ce soit à craindre de l’arrivée de ce nouveau concurrent. Nous sommes convaincus au contraire que nous ne pourrons que bénéficier, en retour, du nivellement par le bas dont est victime la presse écrite, en continuant à faire entendre notre petite voix. Mais nous ne saurions nous réjouir pour autant d’un appauvrissement général profondément nuisible à la société dans son ensemble.

Nivellement par le bas? On entend déjà se gausser les grands patrons de presse, qui multiplient depuis quelques jours les déclarations rassurantes: un gratuit, bien sûr, ne pourra que venir enrichir les payants, en drainant vers eux de nouveaux lecteurs, et surtout une nouvelle manne publicitaire…

Une petit rappel s’impose face à ces propos lénifiants. En juillet dernier, Edipresse annonçait la nomination d’Eric Hoesli, ancien directeur du Temps, à un nouveau poste de direction chapeautant ses deux titres régionaux, 24 heures et la Tribune de Genève. Interrogé par l’Agence télégraphique suisse, Tibère Adler, directeur général du groupe, commentait ainsi la mission du néo-promu: «Il faudra, c’est un impératif, que ces journaux apprennent à être fabriqués à des coûts inférieurs dans le futur. Leurs revenus tirés de la publicité et du lectorat ont diminué et l’apparition d’une nouvelle presse gratuite va forcément avoir un impact à la baisse pour eux.»

Un mois plus tard, Edipresse annonçait qu’il lancerait lui-même ce fameux gratuit, préférant s’auto-cannibaliser que d’abandonner le marché à d’autres. Et veut nous faire croire aujourd’hui à la pureté de ses intentions quant à l’enrichissement général du paysage médiatique romand.

Le monde de la presse écrite n’a d’ailleurs pas attendu l’arrivée d’un quotidien financé à 100% par les annonceurs pour céder à cette interpénétration toujours plus forte entre information et publicité. Une collusion qui vient de prendre une nouvelle forme: on a pu voir la semaine dernière un grand magazine romand trouer sa couverture pour ouvrir une fenêtre sur la pub des pages 2 et 3. Non contents d’avoir réduit les contenus rédactionnels en confettis, les annonceurs s’attaquent désormais aux contenants.

Il restera toujours, bien sûr, quelques textes pour venir enluminer les publicités. Refusant de se résoudre à ce rôle, les journalistes organisent désormais la résistance pour se réapproprier leur métier. Depuis peu, un appel circulant dans les rédactions romandes tire la sonnette d’alarme: l’information est en danger. Mais au-delà de la profession, il en va de la responsabilité de tous de veiller au salut d’un bien vital pour la démocratie.

Editorial de Didier Estoppey publié dans le journal Le Courrier, le 31 octobre 2005

Des journalistes lancent un SOS pour sauver leur métier

Lundi 31 octobre 2005

Un appel circulant dans les rédactions romandes tente de lancer la réflexion sur les dérives qui menacent la profession comme l’information en tant que telle.

«Le journal est devenu un produit, mais l’information peut-elle être un produit comme un autre?» La question est au coeur d’un appel qui sonne comme un SOS. Et par lequel un groupe de journalistes –une première en Suisse romande– cherche à interroger la profession sur les dérives qu’elle subit.

Pour défendre leur place sur un marché publicitaire qui se réduit comme peau de chagrin, les éditeurs font des concessions toujours plus grandes aux annonceurs, dénonce l’appel. Une situation qui aurait désormais atteint un point critique: «Aujourd’hui, des annonceurs assistent aux séances de rédaction, des journalistes sont forcés de signer des articles de complaisance et pire, certains n’ont même pas conscience de ces compromissions.»

Et les auteurs du texte ne comptent guère sur les rédacteurs en chef comme gardiens d’une éthique professionnelle toujours plus menacée: «Au lieu de représenter la rédaction auprès de l’éditeur, le rédacteur en chef est toujours plus le représentant de l’éditeur auprès de la rédaction. (…) Il cède toujours davantage aux pressions extérieures mettant en danger l’indépendance de la rédaction.» Les moyens toujours plus faibles mis à disposition des rédactions, la précarisation du statut de journaliste sont d’autres menaces qui pèsent sur une information «désormais en danger», conclut l’appel.

Climat de peur

Ce texte résulte des réflexions d’un groupe de journalistes représentant une dizaine de titres de la presse écrite romande. Tous ne se ressentent pas victimes, au sein de leurs rédactions respectives, de l’ensemble des dérives dénoncées, mais tous ressentent le besoin de manifester leur inquiétude face à l’évolution de la profession dans son ensemble. A l’instar du porte-parole du groupe, Christian Campiche, journaliste économique à La Liberté: «Dans une profession par nature plutôt individualiste, voir émerger ce type de constat commun est totalement nouveau. Le phénomène, lui, ne l’est pas, mais connaît depuis quelques années une aggravation. On voit débarquer dans certaines rédactions le service du marketing pour imposer des sujets. Et ceux qui s’en plaignent craignent des mesures de rétorsion… La peur règne.»

Nivellement par le bas

Quid, dans un tel climat, de l’arrivée des gratuits? Les réflexions à l’origine de l’appel ont démarré avant l’annonce de la naissance du Matin bleu et ne le visent pas spécifiquement, précise Christian Campiche. «Mais il est évident que le nivellement par le bas de notre métier d’informer atteint un point encore plus critique avec les gratuits. Prétendre qu’un journal n’a aucun prix est déjà en soi une dépréciation de la profession.»
Mais comment organiser la riposte? «Nous devons nous mettre ensemble, réfléchir à des moyens d’être plus forts face aux éditeurs», répond Christian Campiche. Qui admet que l’appel reçoit un écho très variable selon les rédactions. Par exemple, personne ne s’est encore signalé au Matin. «Mais nous avons ouvert une adresse e-mail où nous avons déjà reçu une bonne trentaine de messages de soutien, et pas des moindres.»

Dans certains journaux, le débat semble en outre s’organiser activement. «Nous tiendrons dès que possible une assemblée générale consacrée à la question, annonce Laurent Aubert, président de la société des rédacteurs de 24heures. L’appel reflète un malaise largement partagé chez nous.» Son homologue de la Tribune de Genève, Alain Dupraz, confesse n’avoir eu le temps de mener que quelques «ébauches de discussion» avec ses collègues. «Ce malaise n’est pas toujours facile à exprimer. Mais il me paraît essentiel que nous tenions une assemblée spécialement consacrée à cet appel. Cette prise de conscience me paraît salutaire, et ce n’est qu’ensemble que nous trouverons des possibilités d’agir.»

Rédacteurs en chef absents

Nous aurions souhaité solliciter également quelques rédacteurs en chef sur la question. Mais ceux que nous avons cherché à contacter sont actuellement en Chine. Pour un voyage de presse que certains mauvais esprits associent plus à une opération de marketing qu’à un reportage.

Article de Didier Estoppey publié dans le journal Le Courrier, le 31 octobre 2005

Quand la «comm’» mène le bal

Lundi 17 octobre 2005

Une lettre inhabituelle, intitulée «Presse romande, l’information en danger» circule depuis quelques jours dans les rédactions romandes. Le syndicat de journalistes Impressum qui la diffuse précise d’emblée «qu’il ne s’agit pas de revendications corporatistes mais du cœur même de notre métier». C’est-à-dire une information aussi crédible et indépendante que possible.

Que dit la missive? elle observe que «l’affaiblissement du marché publicitaire engendre des concessions toujours plus grandes aux annonceurs», ce qui entraîne une «perte des repères professionnels» et une «information appauvrie». Certains journalistes, ajoute-t-elle, «n’ont même pas conscience» des compromissions qu’ils sont amenés à faire.

Si cette évolution n’est pas nouvelle, elle s’est accélérée ces dernières années. Conscients ou non du problème, les journalistes n’en débattent pas volontiers. L’information économique, parce qu’elle renvoie directement à des intérêts financiers sensibles, se trouve en première ligne.

Et le défi qu’elle affronte aujourd’hui concerne moins les pressions directes d’annonceurs - elles existent, mais restent heureusement exceptionnelles - qu’un glissement subtil mais prononcé vers l’information semi-publicitaire.

Que se passe-t-il? Les émetteurs d’informations (banques, sociétés cotées, consultants, etc.) qui sont en même temps des entreprises commerciales ont compris depuis longtemps que pour le prix de quelques pages de publicité, ils pouvaient s’offrir les services de communicateurs professionnels chargés de diffuser dans les médias non seulement l’information officielle et obligatoire de la société mais aussi des interviews plus ou moins exclusives et prémâchées, des scoops plus ou moins orientés, du «background» qui met en valeur l’entreprise, etc.

Tout le monde est content: les journalistes qui n’ont pas trop à se fatiguer pour chercher un sujet ou se lancer dans une laborieuse enquête, et les spécialistes de la «comm’» qui peuvent faire valoir auprès de leurs commanditaires un message plus crédible puisque diffusé dans la partie rédactionnelle et non publicitaire.

Les agences les plus agiles ou agressives vont jusqu’à «garantir» deux ou trois articles par an dans tel titre prestigieux de la presse financière. Des grandes banques américaines fournissent le commentateur attitré et même le studio pour réagir en direct sur la chaîne CNBC à la moindre nouvelle d’importance. La Suisse romande est un trop petit marché pour justifier à lui seul pareille cavalerie, mais la «comm’» y devient de plus en plus envahissante, directement par ses acteurs locaux ou indirectement par la grâce d’Internet.

A titre anecdotique, Le Temps a dû poliment décliner la semaine dernière - inventaire non exhaustif - une rencontre informelle avec une agence chargée de mettre en valeur une compagnie d’assurance, cinq ou six interviews avec des analystes plus ou moins compétents sur tel sujet d’actualité, une étude sur «les héritiers de familles fortunées» et une autre sur les délocalisations qui, après lecture, s’avéraient faiblardes sur le plan du contenu. Elles portaient pourtant le nom de maisons prestigieuses qui, bien entendu, font ensuite valoir leur présence médiatique dans leurs contacts clientèle.

Quant aux banques, «80% de leur communication relève du marketing»: ce n’est pas le journaliste qui parle ici mais, «off», un banquier suisse très connu dont nous tairons le nom pour ne pas lui créer d’ennuis.On peut évidemment hausser les épaules, se dire que tout cela fait partie du jeu et que les plus malins trouveront leur chemin dans le brouillard. Ce serait méconnaître le coût humain que représente la nécessité de trier une masse d’informations dont la plus grosse partie devient de moins en moins pertinente. Ce serait méconnaître aussi les rapports de force. Genève Place Financière vient de publier ses statistiques annuelles, instructives. On y compte 29 709 personnes actives dans la finance, dont 629 diffusant des informations financières. Ajoutez-y plusieurs centaines de professionnels de la communication. Et en face, pour digérer et analyser tout cela, une petite cinquantaine de journalistes économiques se répartissant entre tous les médias de Suisse romande.

Nous vivons, paraît-il, dans l’ère de la transparence financière. Il serait plus exact de dire que nous sommes entrés dans une économie de plus en plus désincarnée, segmentée et contrôlée. A court terme, l’information semi-publicitaire sert les intérêts de ceux qui peuvent se la payer. Il n’est pas sûr qu’elle contribue à l’intérêt économique général à long terme. Un jeu? Ce serait méconnaître le coût que représente le tri de l’information semi-publicitaire

Jean-Claude Pèclet

Cet article a été publié dans le journal Le Temps: © Le Temps, 2005-10-17.

Presse romande, l’information en danger

Lundi 10 octobre 2005

La presse écrite remplit de moins en moins son rôle d’information et d’approche critique des événements au profit du divertissement. Or une information indépendante et crédible est un droit fondamental du citoyen autant qu’un devoir pour les journalistes et les éditeurs.

Ce rôle central de notre métier, l’information, est désormais en danger.

La réponse des éditeurs à l’affaiblissement du marché publicitaire engendre des concessions toujours plus grandes aux annonceurs au nom de la survie des titres, mais souvent au détriment du rédactionnel. Informer n’est plus l’objectif premier, les stratégies de séduction et de communication uniformes l’emportent trop souvent sur l’information voire tentent de se confondre avec elle. Le journal est devenu un “produit”, mais l’information peut-elle être un produit comme un autre ?

Le symbole le plus fort de cette dérive est la transformation radicale de la fonction du rédacteur en chef, dont le rôle s’inverse : au lieu de représenter la rédaction auprès de l’éditeur, il est toujours plus le représentant de l’éditeur auprès de la rédaction ; Il occupe aussi toujours davantage des fonctions de marketing. Il cède toujours davantage aux pressions extérieures mettant en danger l’indépendance de la rédaction. Il n’est plus non plus un rempart contre la dégradation des conditions de travail ; il arrive même qu’il en soit un acteur.

Cette dérive, qui s’accélère, entraîne une perte des repères professionnels, une précarisation du statut du journaliste. Le manque de personnel, l’absence de formation et de suivi des stagiaires et le cumul des tâches sont les causes d’inexactitudes répétées : sources non vérifiées, textes mal relus et erreurs de faits qui péjorent l’image de la presse. Moins d’argent pour les enquêtes et les reportages, c’est aussi une information appauvrie. Or une information à valeur ajoutée a un prix.

La situation a atteint un point critique. Aujourd’hui, des annonceurs assistent aux séances de rédactions, des journalistes sont forcés de signer des articles de complaisance et pire, certains n’ont même pas conscience de ces compromissions. Se taire ne sert pas notre profession et râler ne suffit plus. Il est urgent de débattre de ces problèmes, il y va de la crédibilité de la profession, du respect de nos lecteurs et de nous-mêmes. Il nous appartient non seulement de défendre mais aussi de revendiquer l’éthique professionnelle, comme le prévoit notre “Déclaration des devoirs et des droits”. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ?

Ce texte est le fruit des réflexions d’un groupe de journalistes, collaborateurs d’une dizaine de titres en Suisse romande (La Tribune de Genève, 24Heures, La Liberté, L’Illustré, L’Hebdo, l’Express, L’Impartial, Le Temps, L’Agefi, Le Courrier, Terre et Nature) ainsi que des journalistes libres. Ils n’expriment pas nécessairement leur propre situation, mais une préoccupation pour l’exercice de la profession en général. Nous invitons tous les collègues à lancer le débat au sein de leur rédaction.

Lausanne, le 10 octobre 2005

Ce texte, diffusé à l’automne 2005, est le fruit des réflexions d’un groupe de journalistes romands, en dehors du cadre des associations professionnelles Impressum et Comedia dont ils sont membres.